Il y a un peu plus d'un an, entre Le président de l'Union, Ahmed Andallah Sambi et celui de l'île autonome de Ngazidja, Mohamed Abdouloihabi, c'était le grand amour. Ce dernier avait même quitté le cabinet présidentiel qu'il dirigeait depuis un an pour offrir au locataire de Beit-Salam la belle victoire à Ngazidja. Mais nous voici 15 mois après, les espoirs commencent à tomber. Abdouloihabi et Sambi ne se côtoient plus, ne se parlent plus, comme des vrais ennemis. Alors d'où vient cette inimitié imprévisible au sommet de l'Etat ?
« Quand j'avais décidé d'être candidat aux élections présidentielles, j'avais la conviction qu'il n'y aurait plus des conflits de compétence. Hélas», déplore déjà le président de Ngazidja, lors d'une rencontre avec les membres de la communauté comorienne de la région parisienne, le 6 mai 2008.
Même si le président de l'Union ne croyait vraiment pas en la victoire d'Abdouloihabi, il l'a savourée, comme beaucoup de responsables de la mouvance présidentielle. Et tout le monde avait aussitôt cru que la machine du progrès allait démarrer après plus d'une année de cohabitation inattendue avec Mzé Soulé Elbak, lui aussi un ancien « ami » du chef de l'Etat actuel. Surtout qu'à Mohéli, le nouveau président apparaissait comme un homme ouvert au dialogue et animé par la volonté du progrès. Sauf que nous voici 15 mois après, les espoirs commencent à tomber. Abdouloihabi et Sambi ne se côtoient plus, ne se parlent plus, comme des vrais ennemis.
Nous avons tenté de percer ce mystère qui éloigne Sambi de son ancien directeur de cabinet, au risque de mettre en péril l'avenir de tout un peuple qui a pourtant souhaité l'entente et l'harmonie.
Tout à commencé pendant qu'Abdouloihabi occupait encore le poste de directeur de cabinet à la présidence chargé de la défense, un poste convoité notamment à l'époque par son successeur, Mohamed Bacar Dossar. Les proches du président ne voulaient pas de ce technocrate grand-comorien réputé intègre et honnête imposé à ce précieux poste par les membres de la diaspora qui avaient soutenu financièrement le candidat Sambi. Ce petit clan mutsamiduien avait mis une forte pression sur Beit-Salam. Et le président a fini par céder. La candidature d'Abdouloihabi à la tête de Ngazidja n'a été qu'un moyen astucieux de s'en débarrasser. Souvenons-nous de la bousculade entre Dossar et Abdouloihabi un mois avant l'éviction de celui-ci, fin mars 2007.
Son épouse aussi, Aboudou Ralia, n'était pas en odeur de sainteté avec les états-majors de l'Union. Elle voulait jouer un rôle important correspondant à son tempérament, notamment au ministère des relations extérieures. Mais les rideaux lui ont été fermés. Tous. Et elle a dû se contenter de la direction du plan en quelques mois, puis de celle de l'ORTC.
Aussitôt démissionné, Abdouloihabi annonce, malgré lui, sa candidature à l'élection présidentielle de l'île. Selon ses proches, « il n'en avait jamais rêvé ». Et il part à la bataille avec incertitude. Il n'a pas la moindre idée d'une campagne électorale. Incapable surtout de produire une ébauche de programme. « Mon programme est celui du président Sambi », répétait-il tout au long de la campagne au risque de se ridiculiser devant ses adversaires.
Il bénéficie pourtant du soutien de plus fortes personnalités de l'île, comme Salim Mahamoud, Ismael Abdou, qui forment le comité des Sages de la mouvance présidentielle. Plusieurs cadres de Ngazidja sont aussi derrière lui. Plusieurs amis s'engagent. On n'oublierait surtout pas l'abnégation totale de Mme Ralia.
En fait, tout y est pour partir en campagne, sauf le financement. On compte beaucoup sur le président Sambi et le gouvernement qui ont été à l'origine de cette candidature. Mais ils ne financeront pas un centime jusqu'au second tour. Le comité de sages et les cadres de Ngazidja ont dû mettre la main à la poche. Au moins 200 000 fc chacun. Salim Mahamoud, aurait, à lui seul, financé la campagne à hauteur de 11 millions de fc. Quant au président Sambi, habile, il n'a participé financièrement à la campagne qu'après le cap du premier tour.
Malgré ses relatives difficultés, Abdouloihabi remporte, le 24 juin 2007, l'élection de Ngazidja avec 57,05% contre le candidat du Ridja, Me Said Larifou. Au sein du gouvernement de l'Union, on s'est réjoui également de l'élection à Mohéli, du riche commerçant, Mohamed Ali Said face l'ancien président Mohamed Said Fazul. En fait, tout le monde avait aussitôt cru que la machine du progrès allait démarrer, que tous les ingrédients étaient réunis pour réaliser les promesses du candidat Sambi, du moins à Ngazidja et à Mohéli. A Anjouan, les séparatistes tenant les rênes.
Pour l'heure, c'est la désolation qui domine, les espoirs se transforment en horizon chimérique. Car entre Sambi et Abdouloihabi rien n'y va. Ils s'accusent l'un et l'autre de trahison et de manœuvres déstabilisatrices. En fait, le président de Ngazidja réclame les compétences effectives de son île et Sambi refuse, du moins dans la pratique.
Fini donc le temps de l'amitié. Tout geste de l'un devient un agacement pour l'autre. Et désormais, la crise est déclenchée ouvertement au sommet de l'Etat. Pendant plusieurs mois, du côté de la présidence de Ngazidja, on a tenté de minimiser l'impact, espérant que le gouvernement de l'Union allait se recadrer et lâcher du lest. « L'Union a cédé le Galawa sans nous associer à la décision alors que la loi l'exige, mais nous n'avons pas réagi pour ne pas mettre le pays en conflit », se plaignait en décembre 2007 à Marseille le président Abdouloihabi alors vivement critiqué par les autorités de l'Union. Et bien non, le président Sambi est resté impavide. Et les proches du premier vont jusqu'à dénoncer le mépris.
Justement, comment ne pas ressentir du mépris lorsque, malgré la promulgation des lois organiques relatives au transfert des compétences, les autorités de l'Union continuent de conserver les plein-pouvoirs dans tous les domaines. « Le président(Sambi) ne dit pas la vérité, raconte un collaborateur du président Abouloihabi. En public, il dit avoir attribué les compétences de façon effective, alors que dans la réalité, il verrouille tout. » Elles sont allés jusqu'à diviser la mouvance présidentielle pour fabriquer des pro Sambi et des pro Abdouloihabi. Même au niveau de la notabilité de Ngazidja.
Les ministres de Ngazidja au sein du gouvernement de l'Union, et en première ligne le vice-président Idi Nadhoim, sont pointés du doigt par le président de l'île. « Ils préfèrent leur maintien au gouvernement de l'Union aux dépens des intérêts de leur île », accuse-t-on au sein de l'exécutif insulaire. Voilà pourquoi les autorités de l'île n'avaient pas hésité à organiser une opération commando, en février dernier, pendant que le président Sambi est à Addis-Abeba pour s'emparer de la caisse de la douane de Moroni. Une recette journalière a été emportée.
Depuis l'Éthiopie, le chef de l'Etat a exhorté son gouvernement à négocier avec l'île. D'ailleurs, le remaniement du gouvernement Abdouloihabi, quelques jours plus tard a été motivé par cette idée de négociation. A l'instar de Youssouf Said Soilih, ministre des finances et porte-parole, le président de l'île, qui a ignoré d'ailleurs la mouvance présidentielle, a voulu s'entourer de personnalités fortes, capables de faire le poids devant un gouvernement de l'Union jugé arrogant, voire agaçant.
Jusqu'à présent, cette négociation n'a pas lieu. En fait l'Union n'en a cure, notamment après la réussite exceptionnelle du débarquement qui a tout de suite doper la cote de popularité du chef de l'Etat.
Quelques mois en arrière, un tombereau de maladresses avaient irrité le chef de l'exécutif de Ngazidja qui, depuis quasiment un an, n'a plus de dialogue même institutionnel avec le locataire de Beit-Salam.
En octobre 2007, en plein préparatifs du débarquement, les deux hommes décident de se rendre à Mohéli pour une cérémonie organisée par les autorités de l'île. Arrivés sur place, le protocole du président Sambi éloigne Abdouloihabi et son épouse du président de l'Union. Le président de Ngazida perd immédiatement tous ses moyens et commet l'irréparable en se dirigeant vers Anjouan où, avec Mme Ralia, passent deux jours avec le chef des séparatistes, Mohamed Bacar. Le président Sambi en a bien profité pour justifier l'ingratitude d'Abdouloihabi qui vient de « le poignarder. »
Au mois de décembre, les deux amis se rendent à la Mecque pour le Oumra et surtout rencontrer les autorités saoudiennes. Mais ça se passe très mal encore une fois. Le président Sambi refuse de loger dans le même hôtel qu'Abdouloihabi. Pis, selon des sources très proches, le chef de l'Etat n'aurait pas présenté son ancien directeur de cabinet aux autorités de Ryad à sa juste valeur.
Pendant le débarquement à Anjouan, les autorités de l'Union avaient écarté les autorités de Ngazidja qui avaient tout de même apporté une contribution financière et qui s'étaient mobilisées en cas de besoin de renfort supplémentaire. Le discours très ambigu de M. Abdouloihabi sur le sujet ne pouvait que donner raison aux autorités de l'Union. A Paris au mois de mai dernier, le président de Ngazidja, très affaibli, a confié qu'il apprenait tout par les médias.
Pour parachever la rupture avec l'île de Ngazidja, le gouvernement Sambi a pris soin de se débarrasser de plusieurs personnalités proches d'Abdouloihabi. On commence par l'hôpital El-Maarouf, où l'on remplace M. Abdoulbar, médecin et proche du gouvernement de Ngazidja par Ibrahim Abdourazak (Razida) qui jusque-là exerçait aux ressources humines de Comores Télécom. On réduit à néant les pouvoirs des directeurs régionaux à Ngazidja. Et le 10 mai 2008, alors que le couple présidentielle de Ngazida vienait de rentrer de Washington, la première dame de l'île est évincée de la direction de l'ORTC au profit de Mohamed Djaanfar, ancien chef de protocole à Beit-Salam. Le dernier limogeage est celui de Hassane Hamadi, ancien ministre de l'économie qui a été écarté du gouvernement de l'Union, le 11 juillet dernier, à cause de son « engagement en faveur des intérêts de Ngazidja.»
Voilà une ambiance qui laisse présager un avenir encore difficile aux habitants des iles Comores.
A.M
Kweli