LE MONDE | 16.05.08 | 15h32 | Moroni, envoyé spécial
En arrivant à Moroni, jeudi 15 mai, le secrétaire d'Etat français à la coopération, Alain Joyandet, et son homologue chargé de l'outre-mer, Yves Jégo, savaient que l'étape comorienne de leurs tournées respectives en Afrique orientale et dans l'océan Indien serait délicate.
L'accueil menaçait même d'être glacial, l'Assemblée de l'Union des Comores ayant déclaré la veille que la visite de la délégation française n'était "pas opportune, surtout parce qu'elle comprend le ministre des colonies". Une forme de rappel que le passé entre les deux pays, au cours des trois dernières décennies, a été marqué par des incompréhensions, des manipulations, et un contentieux grave, celui de Mayotte.
L'archipel, en accédant à l'indépendance en 1975, avait été contraint d'abandonner l'une de ses quatre îles, Mayotte, qui venait de se prononcer par référendum pour rester française. Depuis, la question de la collectivité territoriale française n'a jamais cessé d'habiter les consciences comoriennes et d'empoisonner les relations entre les deux capitales, surtout depuis l'élection du président Ahmed Abdallah Sambi.
C'est pourtant sur une promesse de réconciliation que s'est conclue la visite française. Et ce sous la forme d'un feu vert donné à la création d'une structure conjointe chargée de relancer la coopération (auquel un total de 88 millions d'euros attendent d'être consacrés), mais aussi par la volonté de transformer les relations entre l'archipel et Mayotte, en instaurant une circulation des biens et des personnes qui pourrait s'accompagner de la formation d'une zone de libre-échange. Dans un délai d'un an, ce groupe de travail de haut niveau pourrait même réfléchir à des solutions institutionnelles de rapprochement entre l'archipel et Mayotte.
Le principe en avait été retenu, en septembre 2007, par Nicolas Sarkozy et Ahmed Abdallah Sambi, en visite à Paris. Mais dans l'intervalle, les relations franco-comoriennes ont atteint une franche inimitié après l'épisode de l'opération militaire "Démocratie aux Comores", destinée à chasser du pouvoir Mohamed Bacar, l'homme fort de l'île d'Anjouan, en rupture de ban. Le débarquement des forces loyalistes soutenues par la France et des troupes de l'Union africaine s'était conclu par une crise ouverte avec Paris lorsque le colonel rebelle, avec vingt-deux de ses proches, s'était réfugié à Mayotte, à soixante-dix kilomètres d'Anjouan.
DEMANDE D'ASILE REJETÉE
Des émeutes avaient éclaté au sein de la population d'origine anjouanaise, convaincue que Paris avait "exfiltré" le colonel déchu, tandis que Moroni accusait la France de vouloir héberger Mohamed Bacar en assurant son impunité alors que celui-ci est accusé de violences et de détournement de fonds.
Ce contentieux pourrait rapidement être effacé. La demande d'asile du colonel a été rejetée, le 6 mai, par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra), en même temps que celles de la majeure partie de sa garde personnelle.
Que faire à présent de l'ex-homme fort d'Anjouan ? Alors que la justice française doit se prononcer, vers le 19 mai, sur une demande d'extradition formulée par Moroni, une solution a été imaginée qui pourrait convenir aux deux capitales. Un pays tiers, vraisemblablement en Afrique de l'Ouest, pourrait accueillir Mohamed Bacar, et le juger, condition à laquelle le président Sambi est attaché.
"Le sort de Bacar ne doit pas altérer les relations entre la France et les Comores", tranche un responsable français, qui pense qu'il faut "mettre fin au contentieux avec les Comores", comme Paris s'efforce de le faire au Rwanda, en Côte d'Ivoire ou en Angola. Et de préciser : "L'Afrique est en plein décollage économique. Ce n'est pas le moment de nous en aller."
Jean-Philippe Rémy
Source: Le Monde